Au cœur du vacarme du monde, un silence en couleurs. Un temple indien s’élève, non pas vers le ciel, mais vers l’intérieur. Ses murs sont tapissés de dieux rieurs, de bêtes aux yeux multiples, de femmes parées d’or et de larmes, de mille histoires tressées dans la chaux vive et les ocres en feu.
Chaque couleur est une offrande. Le bleu profond de Vishnou, qui veille comme une mer calme sur les âmes égarées. Le rouge vermillon de Durga, qui saigne la colère et fait naître la force. Le jaune solaire de Lakshmi, dont les paumes débordent de lumière et de promesse.
Tout ici est excès, et pourtant tout tend vers la justesse. Le chaos de la matière devient mandala, le foisonnement devient prière.
Comme l’écrivait Octavio Paz :
« L’Inde n’est pas une énigme à résoudre, mais un monde à écouter. »
Et dans ce temple, ce monde s’écoute avec les yeux.
Le bleu est une couleur qui m’habite. Il m’apaise, me relie, m’élève. Depuis toujours, il accompagne mes états d’âme comme un souffle intérieur, une vibration intime. Il est la couleur de mon silence, de mes élans, de mes prières muettes.
Dans cette exposition, j’associe le bleu au mot « oraison » — cette prière intime, discrète, méditative. Ensemble, ces deux mots forment une invitation à la contemplation. Bleu Oraison devient un espace sacré, une halte sensorielle, un temps suspendu pour laisser la couleur parler à l’âme. Les images proposées ne cherchent pas à expliquer : elles évoquent. Irradiées d’un bleu apaisant, parfois mêlé à d’autres teintes, elles s’offrent comme des fragments d’émotion, des échos de l’invisible.
Chaque tirage est une porte d’entrée vers un monde intérieur. Je photographie comme on capte un souffle : avec lenteur, attention, fragilité. Mes images ne sont pas là pour capturer le réel mais pour en effleurer la trace. Elles cherchent le lieu du sensible, celui où la couleur devient langage, présence, mémoire.
Dans cette approche, je m’inscris dans une filiation artistique qui considère la couleur non comme une surface, mais comme un passage. Le bleu d’Yves Klein, vibrant, cosmique, spirituel, m’accompagne. Ses monochromes sont pour moi des respirations, des ouvertures vers l’infini. Les champs de couleur de Rothko, suspendus entre la lumière et la matière, nourrissent aussi cette quête de l’essentiel. Les œuvres de Joan Mitchell, pleines d’élan et de spontanéité, tout comme les installations contemplatives de Bill Viola, m’inspirent dans cette tension entre émotion et abstraction.
En photographie, des artistes comme Sarah Moon ou Rinko Kawauchi me touchent par leur capacité à flouter les repères, à faire surgir l’émotion dans ce qui semble à peine visible. Comme elles, je cherche une forme de poésie visuelle, un récit sensoriel plutôt qu’explicite.
Bleu Oraison est une traversée. Un voyage intérieur fait d’ombres douces, de lumières diffuses, de mouvements à peine perceptibles. Il ne s’agit pas d’une suite d’images, mais d’une écoute. Une écoute du silence. Une écoute de soi.
J’invite chacun à entrer dans cet univers avec lenteur, avec bienveillance. À s’y perdre un instant. À y laisser résonner quelque chose de plus grand que soi.
Parce qu’au fond, Bleu Oraison, c’est cela : un plongeon dans l’inconscient et ses représentations. Un espace de bleu pour ressentir, rêver, respirer.